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La Lande d’Eibithar, royaume d’Eibithar

 

 

 

Coup, parade, esquive, riposte, nouvelle parade. Tendre le pied droit en abaissant le bras armé. Essuyer le sang de la lame, si les combats le permettaient, et recommencer. Coup, parade, esquive, riposte. Tandis qu’il se battait, Tavis avait l’impression d’entendre Hagan MarCullet lui hurler ses instructions, et l’exhorter à s’inspirer de toutes les leçons d’escrime qu’il lui avait données dans les cours ensoleillées du château de Curgh.

Hagan, sur le champ de bataille, livrait son propre combat, bien sûr. Il n’avait pas le temps de se consacrer à un jeune noble qui perdait pied. Quelque part vers l’ouest son fils, Xaver MarCullet, l’homme lige de Tavis et son plus proche ami, se démenait lui aussi pour mettre en pratique le même enseignement. Alors le jeune Curgh se battait, seul, et de son mieux. Son arme, celles qui dansaient sauvagement autour de lui, n’avaient rien à voir avec les épées de bois factices avec lesquelles lui et son ami s’exerçaient encore il n’y avait pas si longtemps. Celles-là ne brillaient pas au soleil, n’envoyaient pas d’éclairs vifs et tranchants dans toutes les directions, ne tintaient pas comme le marteau du forgeron lorsqu’elles se heurtaient brutalement. Même leur sifflement, en passant près de ses oreilles, était différent. Mais surtout, elles ne faisaient pas couler le sang, et ne tranchaient ni les membres, ni les crânes.

Depuis qu’il avait tué l’assassin de Brienne sur le bord escarpé de la Pointe de Wethyrn, Tavis rêvait de ce combat dans l’espoir qu’il prouverait sa valeur. « Méfie-toi des faveurs que tu demandes aux dieux », disait-on dans les rues de Curgh, « car ils pourraient t’entendre, et vouloir les exaucer. » En effet, se dit Tavis en parant une nouvelle attaque, il avait été entendu, et pour le pire.

Il se battait pour survivre, pour tuer l’homme qui lui faisait face avant que celui-ci ne le tue, et recommencer avec chaque guerrier de Braedon qui se présentait pour remplacer son camarade vaincu. Grinsa se battait à ses côtés. C’était à peine si Tavis, au plus fort de la bataille, le voyait. Il voulait croire que si le Glaneur avait besoin d’aide ou si, par malheur, il chutait, il le sentirait, et volerait à son secours. Mais même cette certitude lui était retirée. Il n’avait pas la moindre idée de la façon dont l’armée d’Eibithar faisait face.

Le second jour de la bataille, l’assaut de Braedon était plus féroce que celui de la veille. Dès le matin, les archers de l’empire avaient lancé volées de flèches sur volées de flèches, créant un déluge ininterrompu sur l’armée de Kearney, et si dense que les hommes avaient dû s’abriter sous leurs boucliers et attendre, impuissants, qu’il cesse pour lancer leur attaque. Car les archers d’Eibithar n’auraient pu riposter sans se mettre en péril, et les fantassins, bloqués, craignant pour leur vie et le sort de la bataille, avaient assisté à la progression inexorable des guerriers de Braedon, protégés par le barrage de leurs arcs. Grinsa, Fotir et Keziah avaient levé un vent violent pour repousser leurs flèches, mais les Qirsi de l’empire avaient aussitôt répliqué par un vent contraire. Grinsa aurait pu faire davantage, Tavis le savait, mais il savait aussi qu’il n’avait pas osé, car il redoutait de se révéler trop tôt et compromettre ainsi bien plus que sa vie.

Les hommes de Braedon s’étaient arrêtés juste à l’endroit où étaient tombées les premières flèches. Là, ils avaient poussé une clameur assourdissante. Les derniers traits s’étaient élevés dans le ciel bleu encore pâle et, lorsque l’ultime flèche s’était fichée dans le bouclier d’un soldat à ses côtés, l’armée de l’empire avait bondi, épées brandies, leurs heaumes scintillants dans les rayons du soleil.

Comme la veille, les soldats d’Eibithar forcés de céder du terrain s’étaient battus de toutes leurs forces pour ne pas être renversés. Tavis avait cru qu’ils ne pourraient jamais lutter contre un assaut pareil, et il s’était lancé dans les combats, comme tous ceux qui l’entouraient, avec l’énergie du désespoir. Chaque riposte néanmoins, ou presque, lui avait coûté un pas en arrière. Sans l’arrivée in extremis de l’armée de Thorald placée sous le commandement de Marston de Shanstead, il était sûr que l’armée de Kearney aurait été écrasée avant midi. Toutefois, les renforts conduits par Marston avaient arrêté l’avancée de l’empire. Et, quand les derniers soldats d’Heneagh avaient été renversés, tard dans la journée, l’armée entière de Thorald avait pris leur place sur le flanc ouest, et réussi à empêcher l’ennemi de cerner le roi. Compte tenu des circonstances, c’était un exploit.

Ils se défendirent ainsi, pied à pied, jusqu’au coucher du soleil. Ce furent les derniers rayons qui mirent un terme à la bataille, et heureusement, car Tavis doutait que les hommes d’Eibithar eussent tenu encore très longtemps. Pour la seconde fois consécutive, les deux armées s’étaient affrontées avec violence sans qu’aucune marque de réelle domination. La journée ne se soldait pas par leur victoire, mais elle leur épargnait au moins la défaite.

Le lendemain matin, en prévision des combats, les lieutenants de Kearney et de ses ducs réveillèrent les hommes bien avant l’aube. L’empire ne fit aucune percée. Profitant de ce répit pour laisser à ses hommes le loisir de se reposer et de soigner leurs blessures, Kearney ne lança aucune offensive. Le jour suivant, le même calme régna sur le champ de bataille déserté, laissant Tavis et les siens se demander quelle nouvelle horreur l’empire leur réservait.

En fin de journée, alors qu’ils faisaient un tour de garde au sud du campement, Tavis et Xaver surprirent une armée à cheval qui envahissait l’horizon. Redoutant une nouvelle menace, ils donnèrent aussitôt l’alerte, créant la panique parmi les soldats. Ce ne fut qu’en voyant venir le roi, détendu et rieur, que le jeune seigneur et son ami, apercevant deux éclaireurs aux couleurs de Kearney en tête de ce nouveau cortège, comprirent leur méprise.

« C’est la reine de Sanbira, leur apprit le roi. Je ne doute pas qu’elle apprécie l’accueil que vous lui avez réservé ! »

Plusieurs soldats éclatèrent de rire. Tavis, conscient des moqueries, mais surtout des regards de mépris de ceux qui maudissaient encore son nom et le tenaient pour un boucher sanguinaire, se sentit ridicule. Xaver n’en menait pas plus large. Ce fut Hagan qui vint à leur secours.

« Ne vous souciez pas des commentaires, leur dit-il d’une voix assez forte pour être entendu. Vous avez fait votre devoir. Il vaut mieux donner l’alerte pour rien, que d’ignorer des menaces bien réelles. »

L’armée de la reine réunissait à peu près huit cents guerriers. Montés sur leurs fameux destriers, et armés des célèbres épées de Sanbira, ils offraient un spectacle impressionnant. Les soldats d’Eibithar les accueillirent avec joie, puis avec enthousiasme lorsqu’ils découvrirent la présence de femmes dans leurs rangs. Kearney salua la reine et ses nobles, avant de les inviter à partager son repas avec ses ducs. D’une voix grave, il se lança dans la description minutieuse de tous les combats qu’ils avaient livrés.

« Nous n’avons rien remarqué de particulier, répondit-il à la reine qui l’interrogeait sur l’arrêt subit des hostilités. S’ils attendent des renforts, ils seront arrivés sous couvert de la nuit, ou bien ils arriveront ce soir. Mais il me semble plus probable que les capitaines font la même chose que nous : soigner les blessés, laisser les hommes se reposer, et préparer la prochaine bataille. »

Olesya, les yeux sur le feu, opina songeuse.

« C’est possible, admit-elle. Mais ils attendent peut-être du soutien par le sud. Mes éclaireurs ont repéré une armée au nord de Kentigern, un millier d’hommes environ. Ils brûlent les champs et les villages sur leur passage, et portent des bannières rouge et or.

— Les hommes de Numar.

— J’en ai peur. Après avoir envisagé de les repousser, nous avons jugé plus sage et plus urgent de poursuivre pour vous prévenir de leur arrivée et les combattre ensemble. Nous avons un jour complet d’avance sur eux, peut-être plus.

— J’aurais pris la même décision », lui assura Kearney.

L’approche de cette nouvelle armée les plongea tous dans le silence, et Tavis, aussi rembruni que les autres, sentit le soulagement que lui avait procuré l’arrivée de la reine céder devant une nouvelle vague d’inquiétude. Il voulait croire que les Aneiriens ne franchiraient jamais les terres de Kentigern, mais il n’avait aucune raison de compter sur le secours d’Aindreas et de ses hommes.

À la fin du repas, le roi renvoya les Qirsi et les nobles des maisons mineures pour discuter tactique en compagnie de Hagan, ses ducs, la reine de Sanbira et ses nobles. Tavis qui n’était pas invité à rester rejoignit son campement, et s’allongea. Il était bien décidé à attendre le retour de son père pour avoir des informations, mais sa journée de combat l’avait épuisé et, malgré toutes ses résolutions, il ne tarda pas à sombrer dans le sommeil agité, peuplé de rêves étranges qui, depuis plusieurs jours, semblait être devenu le sien.

Le cinquième jour des combats débuta par un nouvel assaut des archers de Braedon. Comme les précédents, il permit aux hommes de l’empire de faire incursion dans les lignes d’Eibithar, mais Kearney et la reine Olesya avaient levé leurs armées avant l’aube, et cette fois, les soldats d’Eibithar, aidés par ceux de Sanbira, étaient prêts à les recevoir. D’abord, les archers de Kearney rendirent à ceux de Braedon flèche pour flèche et puis, lorsque les guerriers de l’empire lancèrent leur véritable offensive, ceux du camp adverse surgirent à leur rencontre. Les clameurs de guerre, troublant les premières heures paisibles de la journée, s’élevèrent sur la plaine, vite reprises par le choc des épées, la violence des corps à corps, et les cris des guerriers. Sous les yeux de Tavis, la terre entière sembla de nouveau sombrer dans le chaos.

Un fracas qui dura des heures. Après avoir gravi son arc lent, le soleil était parvenu à son zénith, et frappait désormais le champ de bataille, les vivants comme les morts, de ses rayons impitoyables. Tavis, dont les cheveux, le visage et les vêtements ruisselaient de sueur, avait perdu toute notion du temps. Sa conscience se limitait au prochain coup d’épée, aux giclées de sang qui l’éclaboussaient, et à la douleur toujours plus lancinante qui lui perforait les muscles du dos, des épaules et des bras.

Il savait pourtant qu’il se battait correctement, que son père serait fier de lui. Lors de sa première bataille, au cours du siège de Kentigern, il s’était montré maladroit et peu audacieux. Cette maladresse et sa peur avaient disparu. Depuis, il avait tué, et vu la mort de près. Le royaume de Bian ne l’effrayait plus, du moins plus comme avant. Il ne serait pas allé jusqu’à se qualifier de courageux. C’était un terme qu’il réservait à des hommes tels que Grinsa ou Kearney, ou à des femmes telles que Keziah qui avait osé s’exposer au Tisserand, ou même à Cresenne, dont la trahison lui avait tant coûté. Mais le sentiment qu’il éprouvait – quel que soit le nom qu’il pût lui donner – lui procurait la force de combattre et, plus encore, celle de tenir.

Comme tous ceux qui l’avaient précédé, le soldat contre lequel il se battait à présent était grand, plus grand et plus puissant que lui. Mais comme les autres, sa force ne masquait pas son manque d’adresse à manier l’épée et le bouclier. Lors de ses entraînements, Hagan avait dit et répété à ses élèves que les muscles n’étaient pas toujours un avantage, qu’ils pouvaient parfois même constituer un handicap.

« Si l’adversaire est plus fort que vous, mais moins adroit, il ne peut compter que sur sa force. Ses attaques seront moins rapides, ses ruses grossières. Dans un combat entre deux hommes, l’un rapide et intelligent, l’autre grand et fort, je parie toujours sur le premier.

— Et si on se trouve face à un homme plus fort et plus rapide, que fait-on ? avait un jour demandé Tavis.

— Fuyez ! » avait répondu le capitaine.

Aujourd’hui, la fuite n’était pas nécessaire. Après avoir jaugé Tavis d’un regard, le soldat de Braedon fondit sur lui en soulevant son épée de toute sa force, laissant au jeune seigneur l’aubaine d’une ouverture dont il profita sans hésiter. Esquivant la lame meurtrière mais prévisible, suivant les conseils de son maître d’armes, Tavis plongea son épée dans les côtes de son adversaire. La cotte de mailles empêcha la pointe de pénétrer la chair, mais l’homme se plia en deux avec un grognement, laissant à Tavis le loisir de redresser son bras et de lui assener un coup terrible sur la nuque, qui le jeta à terre dans un flot de sang.

Sans perdre un instant, le jeune homme fit volte-face, prêt à combattre le prochain assaillant. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu’il n’était pas menacé. Alors il se redressa, légèrement étourdi, et se tourna vers le Glaneur. Grinsa, appuyé sur son épée au milieu d’un cercle de cadavres et d’armes brisées, le visage ruisselant, respirait difficilement. Une plaie marquait sa joue.

« Vous saignez, constata Tavis sans voir d’autre blessure.

— Vous aussi. Du front, ajouta Grinsa devant son air interloqué, et de l’épaule gauche. »

Le jeune homme y jeta un coup d’œil, puis porta une main à son front qu’il tâta avec précaution avant d’examiner ses doigts. Grinsa avait raison, ils étaient rouges et poisseux.

« On dirait que notre armée progresse. »

Tavis se tourna vers le Glaneur, avant de suivre son regard. À une cinquantaine de pas vers le nord, les soldats d’Eibithar livraient toujours bataille.

« Il faut les aider, s’écria Tavis en se mettant en branle.

— Tavis, attendez. Reposez-vous un peu.

— Ils ne se reposent pas, eux, répliqua le jeune homme par-dessus son épaule sans s’arrêter.

— Certains, si. Ils devraient tous, comme vous.

— Nous nous reposerons après la bataille. »

Mais déjà, une vague de fatigue s’abattait sur lui. Depuis quand n’avait-il pas mangé ou bu ? se demanda-t-il soudain conscient de son épuisement. Depuis quand n’avait-il pas dormi une nuit complète, sans se réveiller au son des refrains braillards et belliqueux des soldats de Braedon ? Il fit encore un pas, puis s’arrêta, avant de se retourner vers le Glaneur.

« Juste un instant, lui conseilla Grinsa. Vous n’avez pas l’air très en forme.

— Je vais très bien. »

Mais il ne faisait plus un geste pour rejoindre les combats. Sa gorge, brutalement, lui paraissait sèche et râpeuse, et ses bras et ses jambes aussi mous que des chiffes. Grinsa le rejoignit et l’observa attentivement.

« Vous êtes aussi pâle qu’un Qirsi.

— J’ai passé trop de temps avec vous.

— Ce n’est pas moi qui vais vous le reprocher. »

Tavis ne put retenir un sourire.

« Vraiment, Glaneur, reprit-il avec sérieux, je me sens bien. Maintenant, laissez-moi me battre pour mon royaume.

— Bien, alors allez-y », soupira Grinsa en haussant les épaules avec impuissance.

Des cris d’alerte empêchèrent Tavis de s’éloigner. Le jeune seigneur se tourna en même temps que le Glaneur, et ce qu’il découvrit l’emplit d’horreur.

Au sud, sous des bannières rouge, noir et or qui affichaient la panthère de Solkara, une armée entière avançait. La reine, en leur annonçant l’arrivée des Aneiriens, avait parlé d’une force de mille hommes, se souvint le jeune seigneur, effaré. Mais la colonne s’étirait sur une telle distance qu’ils étaient probablement le double. Comment pouvaient-ils être aussi nombreux et surtout, comment avaient-ils pu arriver si vite ?

« Par les démons ! » s’écria le Glaneur, consterné.

Tavis scruta les lignes d’Eibithar à la recherche des hommes capables de repousser une force pareille. Mais les soldats de la garde royale se battaient, comme ceux d’Eibithar, et tous les guerriers de Sanbira.

« Ils vont nous réduire en pièces, fit-il en portant de nouveau le regard sur les Solkariens.

— Peut-être pas. Allez trouver Fotir et ramenez-le-moi. Vite, Tavis.

— Où allez-vous ?

— Chercher Keziah.

— Vous allez tisser votre magie avec les leurs ! s’exclama le jeune homme stupéfait.

— Nous n’avons plus le choix. Allez-y, avant que leurs archers ne soient trop proches pour attaquer ! Dépêchez-vous ! »

Tavis n’avait jamais couru si vite. Voyant son père sur son cheval à la tête de l’armée de Curgh, il se précipita vers lui, sûr de trouver Fotir à ses côtés. Les soldats en première ligne avaient déjà remarqué l’approche de Solkara. Tavis entendait leurs cris, comme ceux de l’ennemi, et la bataille sembla redoubler d’ardeur, notamment du côté de l’empire. Galvanisés par l’arrivée de leur allié, les soldats de Braedon poussaient leur avantage, hurlant comme des démons tout droit sortis du Royaume du Dessous. En quelques secondes, le terrain difficilement gagné par les armées d’Eibithar et de Sanbira en plusieurs heures fut pratiquement perdu.

En atteignant son père, Tavis aperçut Fotir et Xaver se battant côte à côte. Ils étaient blessés tous les deux, mais vivants.

Xaver, attaqué par deux soldats, était en mauvaise posture. Tavis arracha aussitôt son épée de sa ceinture et vola à son secours. Avisant le nouveau venu, l’un des deux assaillants abandonna sa proie pour se jeter sur lui. Tavis para le coup de son bouclier, faillit s’écrouler sous l’impact, mais réussit à se défendre et à riposter.

L’homme parvint à se protéger et, retrouvant tout son aplomb, son bouclier prêt à recevoir les coups, leva son épée pour en donner à son tour. Une simple attaque, comprit Tavis, pas de feinte. Alors, comme s’il s’exerçait avec des aspirants dans la cour du château de Curgh, il s’élança au-devant de l’assaut, cueillit le choc sur son bouclier et visa le ventre de l’ennemi. Sa cotte de mailles lui sauva la vie. Pour cette fois, se dit Tavis plein d’ardeur car, comme le précédent soldat de Braedon, celui-ci se courba en deux et, avant qu’il puisse se redresser, Tavis lui sectionnait la nuque.

Sans hésiter, il se tourna vers le deuxième agresseur de Xaver. Mais l’homme, voyant comment son camarade était mort, s’enfuit sans demander son reste.

« Merci », fit Xaver, hors d’haleine et légèrement ébahi. « Qu’est-ce que tu fais là, enfin, en dehors de me sauver la vie ?

— Je cherche Fotir », répliqua Tavis.

Un tintement se fit entendre – l’écho d’une lame brisée, songea Tavis – suivi d’un gémissement étouffé, celui d’un mourant.

« Vous me cherchez, monseigneur ?

— Oui. Avez-vous vu les Solkariens ? »

Le Premier ministre opina et désigna l’autre côté des lignes.

« Le duc a placé ses archers à l’arrière pour les contenir.

— Tant mieux, mais Grinsa espérait que vous le retrouviez pour combattre ensemble. »

Tavis vit les prunelles du sorcier s’écarquiller légèrement, et s’animer d’une flamme pleine de ferveur.

« Vous êtes sûr ?

— Que peuvent-ils faire ? interrogea Xaver.

— Il vous attend. Premier ministre, éluda Tavis. Tout de suite. Nous n’avons pas beaucoup de temps. Il est sur le front arrière du roi.

— Bien, monseigneur. Le duc…

— Je vais lui expliquer du mieux possible.

— Je pense qu’il vaut mieux… rester discret, monseigneur. Je trouverai une explication plus tard. »

Tavis hocha la tête et regarda le sorcier s’élancer vers l’endroit où Grinsa et Keziah l’attendaient.

« Qu’est-ce qui se passe, Tavis ?

— Il vaut mieux que tu restes en dehors de ça, la Pointe.

— Pourquoi ? Parce que je n’ai pas vécu tout ce que tu as subi, parce que je suis resté à Curgh tout le temps où tu parcourais de long en large les Terres du Devant ? »

Tavis scruta le visage de son ami qui, en dépit de toutes ses plaies et de ses bleus, lui paraissait terriblement jeune.

« Grinsa est un Tisserand, Xaver », lui confia-t-il d’un ton las.

Quelle importance avait ce secret ? se demandait-il, découragé. L’arrivée de cette nouvelle armée les condamnait, de toute façon.

Il vit Xaver pâlir et ses yeux, comme ceux de Fotir un peu plus tôt, s’agrandir.

« Un Tisserand ?

— Oui. Tu sais ce que cela veut dire.

— La conspiration… »

Mais il secoua la tête, visiblement confus.

« Grinsa m’a sauvé la vie plusieurs fois, lui répondit Tavis. Ce n’est pas un traître. Je crois même qu’il est le seul, sur toutes les Terres du Devant, capable de défaire le Tisserand à la tête des renégats.

— Alors pourquoi ne pas le dire à ton père ?

— Parce qu’il n’est pas encore prêt à comprendre. Il n’entendra que le mot “Tisserand” et rien d’autre. Et tu connais le sort qu’on leur réserve. »

Il se tourna vers le sud, pour voir la progression de l’armée solkarienne.

« Tant que les nobles de ce pays ne verront pas de leurs yeux ce dont Grinsa est capable pour les sauver, ils refuseront de lui faire confiance.

— Kearney est au courant ?

— Oui. D’après ce que j’ai compris, il l’a deviné tout seul. Grinsa a été obligé de le lui confirmer.

— Un Tisserand », répéta Xaver, abasourdi et songeur. « J’imagine que je devrais être soulagé. En avoir un de notre côté est plutôt rassurant, non ? »

Tavis porta de nouveau les yeux vers le sud.

« J’espère. Il est notre seule chance de détruire l’autre Tisserand. Pourvu qu’il ne se fasse pas tuer avant.

— On ne devrait pas l’aider ?

— Fotir et le Premier ministre de Kearney sont avec lui. Ils le protégeront mieux que nous.

— Attends un peu. Comment se fait-il que Fotir soit au courant ? Si ton père…

— Tu te souviens de la façon dont je me suis évadé des geôles de Kentigern ?

— Le trou dans le mur ! s’exclama le jeune homme avant de froncer les sourcils. C’était Grinsa ?

— Grinsa et Fotir. Ils l’ont fait ensemble.

— Par les démons et toutes les flammes !

— Tu peux le dire. Il est allé très loin pour me sortir des griffes de Kentigern.

— Et la ministre de Kearney, comment le sait-elle ?

— Certains secrets ne m’appartiennent pas, Xaver. Désolé. »

Xaver balaya l’excuse d’un geste de la main. Le ressentiment qu’il avait exprimé un peu plus tôt s’était entièrement évanoui.

« Tu n’as pas à t’excuser, je te remercie de ta confiance.

— Tu penses que je t’ai tenu à l’écart de trop de choses, avança Tavis avec une grimace embarrassée.

— Ne t’inquiète pas, je comprends.

— Je voulais t’en dire plus, la Pointe, vraiment, mais c’était impossible. Je n’aurais probablement pas dû te dire tout ça, mais tu aurais fini par l’apprendre, et peut-être trop tôt.

— Je n’en parlerai à personne.

— Je le sais. Ce n’est pas une question de confiance, mais comme je te l’ai dit, certains secrets ne m’appartiennent pas. »

Il porta une nouvelle fois les yeux vers le sud. Il lui semblait que les Solkariens avaient ralenti leur allure.

« Je n’aurais jamais imaginé que tant de gens avaient tant de choses à cacher.

— Attends un peu ! s’exclama Xaver en s’abritant les yeux du soleil pour observer les Solkariens, que se passe-t-il, là-bas ?

— Je ne sais pas. On dirait qu’ils se battent.

— Oui, mais contre qui ? Tout de même pas contre Grinsa et les deux autres ?

— Non. Regarde, il y a une autre armée derrière eux ! »

Comprenant au même instant le sens de ce nouveau renversement, ils échangèrent un regard.

« Vite ! s’exclama Tavis en s’élançant. Il faut le dire à mon père ! »

 

Aindreas fulminait. Il lui en coûtait de chevaucher sous la bannière de Kearney et le commandement de Gershon, même si, après avoir défié le roi aussi souvent et de toutes les manières possibles, après avoir trahi le royaume – ce que personne ne savait – il méritait bien pire. Il restait tout de même, se disait-il, outré, à la tête de l’une des plus puissantes maisons du royaume. Tout comme Tremain, ou Labruinn, il avait le droit de chevaucher sous sa propre bannière. Mais ses actes passés et la perspective d’avouer sa trahison au roi flottaient sur lui, aussi étouffantes et sinistres que les fumées d’un siège, le réduisant au silence.

Gershon, Lathrop et Caius avaient libéré son château de l’assaut d’Aneira avant de s’élancer à la poursuite de l’armée de Solkara, elle-même en route pour rallier le nord et les forces de Braedon. Aindreas, face au choix de rester en arrière, chez lui, avec son vin et le fantôme de sa fille, ou de partir en guerre avec ces hommes, avait choisi la seconde option. La répugnance de Gershon à l’accueillir au sein de la garde royale ne lui avait pas échappé. Il pouvait difficilement lui en vouloir. Le capitaine l’avait forcé à se soumettre à son autorité et ordonné à ses hommes de se placer en fin de cortège. Compte tenu des circonstances, Aindreas avait accepté et chevauchait lui-même à côté de Gershon et des autres ducs, presque muet, endurant leurs regards en coin, et s’efforçant de se montrer aussi courtois que possible. Dans sa précipitation à quitter le Pic de Kentigern, il avait oublié son vin, qu’il regrettait amèrement. Il l’aurait aidé à noyer ces affronts. Depuis leur départ, il ne se passait pas une nuit où il n’eût été capable de vendre son duché contre un cruchon.

Il n’avait aucune raison d’en vouloir ainsi à Gershon. Malgré le comportement dont il avait fait preuve à l’égard de son roi, le capitaine l’accueillait en tête de colonne et le traitait avec civilité. Il n’avait pas davantage de raison de haïr Kearney de Glyndwr, roi d’Eibithar, à ce point. Sa décision d’offrir asile et protection au jeune Curgh était depuis longtemps justifiée. Le monarque lui avait, en outre, fourni tous les prétextes pour racheter ses fautes et celles de sa maison, et il avait sauvé Kentigern à deux reprises des Aneiriens. La clémence de Kearney, sa volonté de pardonner le mortifiaient. Car à sa place, jamais le duc ne se serait montré aussi généreux. Là résidait peut-être la cause principale de son ressentiment. C’était en tout cas celle de son amertume.

Malgré l’hostilité qu’il éprouvait pour le capitaine, Aindreas ne pouvait s’empêcher d’admirer ses qualités de chef. Poussant ses hommes à soutenir le rythme imposé par l’armée de Solkara, les privant de tout repos inutile, allant même jusqu’à leur infliger des marches nocturnes épuisantes, il poursuivait les Aneiriens sans relâche. Rien ne leur permettait de savoir si l’ennemi se savait pris en chasse mais lentement, régulièrement, Gershon était parvenu à réduire la distance qui les séparait.

Si exigeant qu’il soit avec ses hommes, ses ordres ne rencontraient jamais la moindre objection. Le duc en tout cas n’en relevait aucune. Que cette obéissance soit due au fait que Caius et Lathrop s’en soient eux-mêmes remis à lui, que les soldats aient compris que la survie du royaume était en jeu, ou simplement parce que Gershon, avec son crâne rasé, ses traits carrés et ses yeux bleu acier, en imposait sur sa monture, le résultat était le même. Aindreas n’avait jamais connu de capitaine aussi respecté par ses hommes que Gershon Trasker l’était par les siens.

À la fin de leur septième jour de marche, les Aneiriens ne pouvaient plus ignorer qu’ils étaient suivis. Gershon avait poussé son armée en vue de l’envahisseur. Bien qu’ils n’aient montré aucune intention de se retourner pour les affronter, les capitaines de Solkara furent incapables de reprendre leur avance. Comme des épagneuls lancés sur les talons d’un cerf, les armées du royaume d’Eibithar poursuivaient l’ennemi sur la lande. Les Aneiriens pouvaient bien atteindre l’armée du roi en premier, constata Aindreas. Ils n’auraient pas le temps de sortir leurs épées avant que Gershon ne fonde sur eux par l’arrière.

Le lendemain, ils réduisirent encore la distance. À l’approche du crépuscule, alors que le disque solaire flottait, orange et vaste, sur l’horizon, ils étaient assez proches pour qu’Aindreas puisse distinguer la panthère rouge de Solkara sur leurs bannières. Avec de la chance, ils les rattraperaient le lendemain.

« Toujours aucun signe de l’armée de l’empire », entendit-il Gershon annoncer alors qu’ils chevauchaient.

Il songeait à répondre quand Lathrop le devança. Aucun des trois n’avait jamais attendu qu’il s’exprime pour bavarder, se dit-il, et ils n’avaient aucune raison de commencer aujourd’hui.

« Je me faisais la même réflexion, répondit Tremain. Le roi a peut-être résisté au premier assaut.

— Et aux suivants, je l’espère. Si l’empire avait écrasé le roi et ses alliés, nous aurions probablement déjà croisé leurs hommes.

— Pourvu que vous ayez raison, capitaine.

— Quoi qu’il en soit, le roi n’est pas loin. Nous devons donc rattraper les Solkariens. Nous ne pouvons pas laisser l’ennemi fondre sur lui alors qu’il est occupé par l’empire sur le front nord. Ses lignes seraient brisées en un rien de temps. Et si par malheur, Braedon l’a déjà écrasé, nous devons tout faire pour empêcher les Aneiriens de rejoindre leur allié. Dites à vos hommes que nous marcherons toute la nuit. Nous ne prendrons pas de repos avant de les avoir rattrapés. »

Lathrop acquiesça, comme le duc de Labruinn, et ils firent demi-tour pour se diriger vers leurs hommes. D’un coup d’oeil par-dessus son épaule, Gershon vérifia l’attitude d’Aindreas.

« Vous n’êtes pas d’accord, monseigneur ? fit-il en le voyant immobile.

— Au contraire.

— Alors vous refusez d’obéir à un homme du peuple. »

Aindreas ouvrit la bouche, puis la ferma.

« Je m’en doutais, jeta Gershon avec un sourire bref.

— Ce n’est pas ça non plus.

— Alors quoi ? Vous estimez être traité injustement ? Pour ma part, monseigneur, j’estime que vous avez beaucoup de chance d’être en liberté. Si la décision m’avait appartenu, je vous aurais jeté dans vos cachots pour y moisir. Mais Sa Majesté m’a donné des ordres et, contrairement à vous, je lui obéis. »

Aindreas aurait dû se sentir outré. D’ailleurs, si ses hommes avaient été près de lui, tenta-t-il de se persuader, ils auraient dû intervenir pour l’empêcher de tuer cet insolent. Mais il méritait ce mépris. Le fantôme de Brienne – ou quel que soit le nom de l’apparition qui le hantait nuit et jour – ne s’était pas manifesté depuis leur départ de Kentigern. Il n’avait pas besoin de sa présence pour se rappeler qu’il avait mis le royaume en péril depuis son meurtre, et sans la moindre explication, sinon celle de son chagrin et de son aveuglement orgueilleux.

« Vous jugez mes paroles impudentes, constata Gershon.

— Par la grâce d’Ean, capitaine, arrêtez de penser à ma place ! Le fait est que j’aimerais ne pas avoir autant de raisons de mériter votre mépris. Je vais transmettre vos ordres à mes hommes, fit-il en tirant sur ses rênes pour s’exécuter.

— Monseigneur, attendez », l’interrompit le capitaine.

Aindreas faillit laisser l’insolent méditer sa réplique, mais le ton du capitaine, ou sa propre conviction d’être allé déjà trop loin pour creuser le fossé qui séparait sa maison de la couronne, l’arrêta. Il retint donc son cheval et, non sans mauvaise grâce, se tourna vers le capitaine. Celui-ci l’observa brièvement avant de détourner les yeux.

« Je n’aurais pas dû vous parler sur ce ton, lâcha-t-il avec difficulté. C’était… déplacé. »

Le duc, d’abord interloqué, le dévisagea en silence, puis il opina, avant d’éperonner son cheval pour rejoindre ses hommes.

Parce qu’il refusait d’abandonner son château et sa famille en d’autres mains que celles de son capitaine, Villyd Temsten, Aindreas l’avait laissé à Kentigern. Les lieutenants qu’il avait choisis pour l’accompagner étaient des hommes honnêtes et courageux, mais ils n’avaient pas l’intelligence de Villyd et, contrairement à lui, ils ignoraient tout de ce qu’avait fait leur duc pour se valoir l’inimitié du roi et celle de son chef des années. Qu’ils soient obligés de marcher sous la bannière du roi leur semblait donc injuste et humiliant. Ils acceptèrent toutefois les ordres de leur duc et entreprirent de les relayer sans attendre. Mais à leurs regards impassibles et à la froide neutralité de leurs réponses, Aindreas comprit qu’ils n’appréciaient pas son empressement à se soumettre à l’autorité de Gershon. Aindreas rejoignit la tête de la colonne, se demandant, une fois de plus, s’il n’avait pas eu tort d’entreprendre cette équipée.

La silhouette de Jastanne ja Triln se dessina devant ses yeux, pâle et séduisante, telle qu’il l’avait rencontrée la première fois, lorsqu’elle était venue dans son bureau et qu’il avait noué cette alliance avec la conspiration. Il avait été frappé par son allure juvénile. Une illusion qu’elle avait brisée aussi net, en même temps que le gobelet qu’il tenait dans les mains. Le même malaise s’empara d’Aindreas, et avec lui un nouveau cortège de questions l’envahit. Que ferait-elle lorsqu’elle apprendrait qu’il s’était mis en route avec l’armée de Kearney ? Elle et ses alliés qirsi révéleraient-ils aussitôt sa trahison ? Se vengeraient-ils contre Ioanna et ses enfants, ou se contenteraient-ils de traîner son nom dans la boue ? Ces peurs auraient dû le faire fléchir, le pousser peut-être à chercher le moyen d’aider la conspiration, ici même, sur la Lande. Il n’était pas trop tard… mais il repoussa cette tentation, galvanisé par un sentiment nouveau, le désir de passer enfin à l’action et celui, plus violent, de reprendre le contrôle de sa destinée.

Il y avait trop longtemps qu’il laissait la honte et l’effroi lui dicter sa conduite. C’en était fini, se dit-il avec une énergie qu’il n’avait pas éprouvée depuis des lunes. Nouer son sort à celui des Qirsi était la pire des erreurs qu’il eût jamais commises, un renoncement désespéré dû au chagrin, à la rage et au vin. Il paierait les conséquences de cet acte jusqu’à sa mort, et ses descendants, bien après sa disparition, continueraient de porter le fardeau de sa démence. Mais il pouvait atténuer ses torts en se comportant en héros pendant la guerre, la guerre contre Aneira et Braedon, mais aussi celle contre les renégats, qui scellerait le sort des Terres du Devant. Cet espoir fustigeait sa honte et lui permettait d’affronter la contrariété affichée de ses lieutenants. L’heure des explications était depuis longtemps révolue. D’ailleurs, se conforta-t-il, comment auraient-ils pu comprendre ce qu’il n’avait lui-même admis que depuis quelques jours ? Désormais, seuls ses actes parleraient en sa faveur. Pourvu seulement qu’il ne soit pas trop tard.

Fidèle à sa parole, Gershon imposa un rythme soutenu à son armée jusqu’au coucher du soleil et bien après, n’autorisant que de brèves haltes pour nourrir et abreuver les chevaux, laisser les soldats manger eux-mêmes et allumer leurs torches. Les Solkariens ne prirent pas davantage de repos, mais ils furent incapables d’accroître leur avance sur les Eibithariens. Lorsque les deux lunes furent assez hautes pour éclairer les herbes et les rochers de la lande, Gershon donna l’ordre d’éteindre les torches et d’accélérer l’allure. Les Solkariens firent de même.

Ils poursuivirent ainsi jusqu’au moment où une brusque volée de flèches les arrêta. L’ennemi s’était retourné. Répondant à la surprise de son cavalier, le cheval d’Aindreas se cabra, mais le duc réussit à se maintenir en selle.

« Par Bian ! » s’exclama Gershon, luttant lui aussi pour contrôler sa monture.

D’autres flèches arrivaient, heureusement trop courtes pour les atteindre.

« Nous avons de la chance, fit Lathrop.

— Nous avons surtout été négligents. J’ai été négligent », se corrigea Gershon d’un ton rageur.

Les yeux plissés, il scruta le terrain éclairé par la pâleur des lunes, avant d’appeler un des lieutenants qui chevauchaient derrière les ducs. L’homme se précipita.

« Faites avancer les archers », lui ordonna le capitaine avec assurance.

L’homme s’en alla aussitôt vers les soldats du roi.

« Croyez-vous qu’ils aient l’intention de se battre ici ? s’enquit Lathrop avec étonnement.

— J’ignore ce qu’ils ont derrière la tête, mais ils viennent de tirer plusieurs volées sans résultat. Il me semble logique qu’ils fassent avancer leurs archers et recommencent. Je veux être prêt à les recevoir. »

Trois cents archers arrivaient déjà en tête de cortège. Gershon les positionna avant de se tourner vers les ducs.

« Je vous suggère de reculer, messeigneurs. Je ne veux pas que vous risquiez d’être blessés.

— J’ai une meilleure idée, déclara Caius en faisant signe au lieutenant de Gershon d’approcher. Faites venir mes archers », lui dit-il.

Le soldat chercha l’approbation de Gershon avant d’obéir. Comme le capitaine acceptait, Lathrop renchérit : « Les miens aussi, lieutenant.

— Et ceux de Kentigern, ajouta Aindreas en grommelant. Eh bien, quoi ! s’exclama-t-il d’une voix bourrue en essuyant le regard silencieux de ses pairs. Vous ne croyez tout de même pas que je vais tenir ma maison à l’écart des combats !

— Je vous remercie, messeigneurs, se réjouit Gershon. Je préfère quand même que vous restiez en arrière. »

Lathrop observa brièvement Caius, puis Aindreas, avant de revenir à Trasker.

« Je crains, capitaine, que votre autorité n’ait atteint ses limites. »

Le sourire de Gershon s’élargit.

« Bien, monseigneur. Puis-je au moins vous demander de mettre pied à terre et de préparer vos boucliers ?

— Je vous en prie », répondit le duc alors qu’ils s’exécutaient.

À peine les archers du roi furent-ils rejoints par six cents hommes supplémentaires que la troisième volée de flèches tombait sur eux, certaines faisant mouche. En plus de leur arc et de leur carquois, les soldats d’Eibithar avaient pris leurs boucliers, mais plusieurs furent touchés, et leurs cris frappèrent Aindreas en plein cœur. Frissonnant de rage, le duc serra la poignée de son bouclier, impatient de se jeter sur l’ennemi.

« Tirez à volonté ! » hurla Gershon.

Les cordes vrombirent, l’air siffla, et les cris des blessés solkariens, comme l’écho étouffé des plaintes d’Eibithar, s’élevèrent dans l’obscurité. Les flèches volaient dans tous les sens.

« C’est absurde, lâcha le duc entre ses dents serrées.

— Je suis d’accord. »

Aindreas, qui ignorait que Gershon était si proche, sursauta.

« Je ne parlais pas de…

— Ne vous inquiétez pas, monseigneur. Je comprends. Mais je ne vois pas très bien comment réagir. Il fait trop noir pour envoyer les fantassins à l’assaut, et puis sous ce déluge aveugle, c’est beaucoup trop dangereux.

— Pourquoi ne pas envoyer une volée enflammée ?

— Monseigneur ?

— Il n’est même pas utile de les enflammer toutes, poursuivit le duc tout à sa réflexion. Ce serait même une erreur, car ils les verraient et pourraient se mettre à l’abri. Mais si nous en allumons quelques-unes, nous pourrions localiser l’ennemi.

— Excellente idée, monseigneur, approuva Gershon avec empressement. Je cours voir les lieutenants. »

Imbiber les torchons d’huile et en envelopper les flèches leur prit un certain temps, durant lequel les deux armées poursuivirent leurs tirs nourris. Lorsque enfin les flammes s’élevèrent dans les airs, le duc les suivit du regard, pressé de découvrir ce qu’elles allaient leur révéler.

Mais lorsqu’elles s’abattirent, il comprit à quel point ils s’étaient trompés. Plusieurs soldats de Solkara gisaient sur le sol et environ deux cents autres furent éclairés, affairés sur leurs armes. Le reste de l’armée s’était envolé !

« Par les démons ! jura Gershon. Ce n’est qu’une ruse ! »

Découverts, les archers aneiriens prenaient déjà la fuite. Après un court instant d’hésitation, Gershon lança ses hommes à leurs trousses. L’armée du roi bondit en avant, suivie par celles de Labruinn, Tremain et Kentigern.

« Vous croyez qu’ils sont loin ? demanda Caius alors que leurs hommes écrasaient les Solkariens. »

Gershon était déjà en selle.

« Ils ont gagné une heure, peut-être plus. »

Il lâcha un juron.

« Quel imbécile ! s’exclama-t-il en se frottant le menton. Il faut les rattraper. Que les hommes reprennent la marche au trot, et qu’ils tiennent ce rythme aussi longtemps qu’ils le pourront. »

Les ducs montèrent en selle et l’armée d’Eibithar rassemblée se mit au pas de course sous les encouragements de ses lieutenants. L’ennemi avait subi des pertes, songea Aindreas avec satisfaction, mais ils restaient assez nombreux pour déséquilibrer la bataille de Kearney contre l’empire. S’il avait pu, il se serait élancé au galop.

Les soldats, galvanisés par leur victoire facile contre les archers, gardèrent un rythme vif durant un temps impressionnant. Mais à l’approche de l’aube, Gershon fut obligé de leur donner du répit. Quant à Aindreas, devant leur épuisement, il sentit son étincelle d’espoir faiblir, et s’éteindre.

Son humeur s’allégea cependant dès les premières lueurs du jour. Visiblement, les fantassins de Solkara n’avaient pas laissé leurs camarades aussi tôt qu’il l’avait cru, ou bien ils s’étaient arrêtés eux aussi, car si l’ennemi avait repris de la distance, elle n’était pas aussi grande qu’il l’avait redouté. Les hommes d’Eibithar, constatant la même chose, poussèrent des hourras. Il était un peu tôt pour se féliciter mais, revigoré par ce spectacle, Aindreas sentit la fatigue de cette longue nuit sans repos s’envoler.

Au loin, derrière les Solkariens, plusieurs filets de fumée très minces s’élevaient dans le ciel pâle du matin. Distinguant des tentes et de nombreuses silhouettes, Aindreas comprit qu’il s’agissait enfin du champ de bataille. Les Aneiriens avaient plusieurs heures de marche avant d’arriver près des armées concentrées à cet endroit – et le duc espérait que Kearney gardait la main sur son front sud – mais cette proximité ne rendait leur arrivée que plus urgente.

« On dirait que le roi les contient », observa Lathrop, déjà en selle et prêt à repartir.

« Raison de plus pour se dépêcher », trancha Gershon.

Lathrop lui rendit un regard perçant.

« Je suis bien de cet avis, capitaine, riposta-t-il avec ostentation. Je ne faisais qu’observer ce que je tenais pour une évidence à vos yeux.

— Pardonnez-moi, monseigneur », s’excusa Gershon, embarrassé.

« C’est déjà fait, capitaine. Et je crois qu’il est temps que vous vous témoigniez la même indulgence. Nous partageons la responsabilité de ce qui s’est passé cette nuit. Pour être franc, je ne pense pas que nous aurions pu faire autrement. La ruse des Solkariens n’a pas rendu leurs flèches moins mortelles. Nous ne pouvions reprendre la route sans nous débarrasser des archers. Vous avez agi au mieux, et votre idée d’enflammer les flèches est une trouvaille remarquable.

— Nous la devons à Lord Kentigern, monseigneur.

— Vraiment ? fit Lathrop en tournant un regard étonné vers Aindreas.

— Ne soyez pas aussi surpris, Tremain. Il m’arrive encore d’être lucide.

— On dirait, en effet. »

Aindreas fut forcé de sourire. Il avait toujours apprécié Lathrop de Tremain.

Gershon se dirigea vers les hommes. Aindreas n’avait pas besoin de l’entendre pour imaginer sa harangue. Il avait lui même exhorté ses hommes au combat. D’ordinaire, les beaux discours ne changeaient pas grand-chose aux faits, mais au son de la clameur qui accueillit les propos de Gershon, il se dit que cette fois, ils avaient de l’impact et pouvaient faire la différence.

Ils se remirent en marche et, très vite, Aindreas s’aperçut qu’ils gagnaient du terrain. Les Aneiriens changeaient de tactique, songea-t-il avec plaisir. Ils ralentissaient le pas, car ils venaient de comprendre qu’ils allaient être pris en tenaille entre deux armées d’Eibithar. La matinée s’écoula, et la distance qui les séparait ne cessait de se réduire. Le chant des hommes de Gershon était réjouissant. Maintenant, les Solkariens devaient entendre leurs refrains. Qu’ils les entendent, se dit Aindreas, qu’ils les entendent et qu’ils tremblent !

Sa confiance ne l’empêchait toutefois pas de scruter l’horizon. Les combats étaient engagés. Le champ de bataille était trop loin pour se faire une idée du déroulement précis des opérations, mais les lignes de front semblaient stables. Le carnage cependant devait être terrible.

« Nos soldats pourraient bien faire pencher la balance. »

Lathrop chevauchait à ses côtés.

« Oui, s’ils ne s’entre-tuent pas tous avant notre arrivée.

— Pardonnez-moi de vous poser cette question Lord Kentigern, mais mon devoir pour le roi m’y oblige. Pouvons-nous être sûrs de votre fidélité jusqu’à la fin ? »

Cette question, qui n’aurait pas dû le blesser, atteignit le duc en plein cœur. Il aurait dû s’y attendre et rester de marbre. Il avait choisi seul le chemin sur lequel il s’était engagé. Sa décision de rejoindre Gershon et ses hommes n’avait aucune raison d’effacer l’arrogance bien réelle dont il avait fait preuve à l’égard de Glyndwr et de ses alliés. Pourtant, parce qu’il avait toujours cru Tremain différent des autres, parce qu’il avait espéré plus de compréhension de sa part, sa question le meurtrit profondément.

« Oui, Lord Tremain, répondit Aindreas d’une voix blanche. Vous pouvez me faire confiance. Avant de quitter Kentigern, je vous ai fait le serment, à vous et aux autres, sur la mémoire de Brienne, de demeurer fidèle à votre roi. Me croyez-vous capable de la déshonorer de cette façon ?

— Aindreas, je suis désolé. Je devais…

— Non, l’interrompit sèchement le duc. Vous ne deviez rien. »

Il éperonna sa monture et s’élança, préférant chevaucher seul le reste de la matinée.

À midi, ils avaient rattrapé le temps perdu pendant la nuit. Ils étaient également assez proches des combats pour distinguer les couleurs des fanions qui dansaient dans le vent au-dessus des armées du royaume. Le pourpre et or d’Eibithar flottait sur la garde royale, et avec elles, Aindreas voyait les couleurs de Thorald, Heneagh, et bien sûr, celles de Curgh.

Devant le brun et or de la maison de Javan, le duc sentit l’ouragan familier de chagrin, de fureur et du désir aveugle de vengeance se déchaîner dans sa poitrine. Lathrop n’avait peut-être pas eu tort de l’interroger sur ses intentions, se dit-il. Car face à la perspective de se battre aux côtés du duc de Curgh, son orgueilleux rival, ses résolutions n’avaient plus grand poids. Son fils n’avait pas assassiné Brienne, se répéta-t-il, les dents serrées. C’était l’œuvre ignoble des Qirsi. Il le savait, il en avait la preuve. Mais sa haine des Curgh était si tenace que, même encore, il avait du mal à la contenir.

Le ralentissement, puis l’arrêt de l’armée d’Aneira lui apportèrent un peu de répit. Les yeux sur l’ennemi, le véritable ennemi – en tout cas le plus proche – Aindreas vit un groupe d’archers, une centaine d’hommes, se détacher du reste et se positionner devant leurs lignes. Il supposa qu’un nombre semblable de soldats faisait de même face à l’armée du roi.

« Archers ! » hurla Gershon d’une voix puissante.

Son ordre, relayé par ses lieutenants, traversa les rangs et plusieurs centaines de soldats, arcs bandés, rejoignirent la tête de la colonne, prêts à tirer.

Cette manœuvre opérée, Gershon lança l’ordre de resserrer leur écart. Ils avancèrent. Une fois ses hommes presque à portée des Solkariens, le capitaine leva la main, et les archers entreprirent le premier assaut. Les Solkariens tentèrent de répliquer, mais avec leurs pertes, et la division de leurs hommes en deux sections, ils n’étaient plus guère nombreux.

« Ils se concentrent sur le roi, fit Gershon d’une voix tendue. Ils vont l’attaquer en premier. »

Le mouvement des troupes semblait lui donner raison. Car au-delà des archers qui malgré tout envoyaient leurs flèches, Aindreas vit les fantassins se regrouper pour une attaque au nord de leurs lignes.

« S’ils arrivent à percer jusqu’à l’empire, nous sommes perdus. »

Au moment où les Aneiriens partaient à l’attaque, un coup de vent puissant et brutal, visible aux seuls mouvements de l’herbe, s’élevait devant eux.

Parmi les archers de Gershon, plusieurs retinrent leur riposte pour échanger des regards stupéfaits. Le capitaine, les yeux tournés vers le ciel, observait les quelques nuages épars comme s’il s’attendait à voir un monstre en descendre et se précipiter pour les balayer tous. Le vent avait pris une telle ampleur qu’il soufflait maintenant sur eux, et Aindreas lui-même dut s’accrocher à sa monture.

« Ce n’est pas naturel, cria-t-il pour couvrir le rugissement de l’air. C’est un vent sorcier. Cela ne fait aucun doute.

— J’ai bien compris, approuva Gershon en croisant son regard. Mais, par les démons et toutes les flammes, quel Qirsi est assez puissant pour soulever à lui seul une telle tempête ? »

La Couronne des 7 Royaumes [9] L'Alliance Sacrée
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